La Vieille Ville au bout des doigts
Entretien avec Denis Tcheskiss
À Delémont, le patrimoine ne se découvre plus seulement avec les yeux. Depuis le 2 avril 2026, un parcours tactile et sonore permet également de l’explorer par le toucher et l’écoute. Portée par la section jurassienne de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants, cette initiative associe des plaques en relief, accompagnées de textes en braille, à un système sonore géolocalisé, MyWay Pro. Présentée comme une première en Suisse, elle invite chacun à porter un regard différent sur le patrimoine de la Vieille Ville.
Cette réalisation est le fruit d’un travail collectif réunissant Émile Beuret (impression graphique 3D sur métal), Jean-Paul Miserez (coordination technique et intégration), l’Atelier Marquis (fabrication des supports en aluminium) et l’artiste Denis Tcheskiss. Auteur des dessins ornant les plaques représentant plusieurs bâtiments et fontaines de la Vieille Ville, il nous raconte les défis et les rencontres qui ont accompagné cette aventure humaine et artistique.
Apprendre à dessiner autrement
Lorsque Jean-Paul Miserez, voisin de quartier et membre actif du projet, présente à Denis Tcheskiss l’idée de créer un parcours tactile, destiné aux personnes aveugles et malvoyantes, celui-ci est immédiatement séduit par cette approche. Habitué à concevoir des objets, des bijoux sur mesure et divers projets artistiques dans son atelier de Delémont, il possède une solide expérience de la création. Ce projet l’amène toutefois à explorer un nouveau territoire, où l’œuvre n’est plus seulement destinée au regard, mais également au toucher.
Une question essentielle se pose alors : comment représenter un bâtiment pour une personne qui ne le voit pas ? Cette réflexion met en évidence une réalité souvent méconnue : pour les personnes aveugles et malvoyantes, le toucher constitue un véritable moyen de communication avec leur environnement. Là où la vue permet de saisir immédiatement une forme ou un espace, les mains explorent, interprètent et construisent la compréhension du monde. La lecture tactile repose ainsi sur des codes spécifiques et un apprentissage particulier.
Alors qu’un dessin destiné à être regardé s’appuie sur la perspective, les détails ou les jeux de lumière, ces éléments ne peuvent être perçus du bout des doigts. Il faut donc imaginer une autre manière de transmettre les formes, les volumes et l’identité d’un monument, en tenant compte de ce langage tactile qui permet aux personnes aveugles et malvoyantes d’entrer en relation avec ce qui les entoure.
Deux années de recherches et d’ajustements
Le travail débute par des croquis réalisés à la main par Denis Tcheskiss. Des prototypes sur différents supports sont ensuite développés en collaboration avec les ateliers durables du Fablab au Vilebrequin à Delémont. Pendant près de deux ans, les essais se succèdent. Chaque version est discutée, testée et améliorée avec les partenaires du projet.
La principale difficulté consiste à conserver l’identité d’un bâtiment ou d’une fontaine, tout en éliminant ce qui pourrait perturber la lecture tactile. Un détail architectural spectaculaire pour un visiteur voyant peut devenir un obstacle, ou être carrément illisible, pour une personne qui découvre le bâtiment du bout des doigts. « Il fallait simplifier sans dénaturer », résume l’artiste. Paradoxalement, ce sont les fontaines qui lui ont donné le plus de fil à retordre. Leur structure, souvent plus complexe et moins géométrique que celle des bâtiments, était plus difficile à traduire de manière claire et immédiatement perceptible.
Au terme de ce travail, les plaques représentent plusieurs lieux emblématiques de la Vieille Ville : la Maison Wicka, le Musée, le Château, l’Hôtel de Ville, la Porte au Loup, l’Ancien Hospice, l’Église Saint-Marcel ainsi que les fontaines du Sauvage et de la Vierge à l’Enfant.
Les dessins deviennent autonomes
Au fil des mois, Denis Tcheskiss découvre une autre manière d’interpréter la Vieille Ville. Les échanges avec les personnes non voyantes et malvoyantes lui ouvrent une nouvelle perspective sur l’espace urbain. « Un bâtiment se révèle généralement au regard. Pour une personne aveugle, c’est le corps et le toucher qui prennent le relais. » Ainsi, les remarques des utilisateurs jouent un rôle essentiel dans l’évolution des dessins. Certaines solutions imaginées au départ sont revues, d’autres simplifiées ou renforcées. Peu à peu, les plaques deviennent plus intuitives et plus efficaces.
Le moment le plus marquant survient lors de leur installation dans la Vieille Ville. Pour la première fois, les dessins quittent l’atelier pour rencontrer leur public. Voir des personnes aveugles et malvoyantes explorer les plaques, identifier les formes et comprendre les monuments sans aide extérieure constitue une véritable émotion pour l’artiste. « À cet instant, les dessins deviennent autonomes », explique-t-il, et le pari est réussi.
Un patrimoine à partager
Au-delà de l’innovation technique, Denis Tcheskiss voit dans cette réalisation une invitation à découvrir autrement les lieux qui nous entourent. Selon lui, il est essentiel que chacun puisse accéder au patrimoine et se sentir concerné par l’histoire du lieu où il vit.
Il souligne également le caractère exemplaire de la réalisation de cette initiative, fruit de la volonté et de l’engagement de la Fédération suisse des aveugles et malvoyants, une organisation d’utilité publique à but non lucratif, qui a su mettre en commun ses ressources pour concrétiser ce projet. La réussite de cette démarche a également reposé sur la mobilisation de l’ensemble des participants ainsi que sur le généreux soutien financier de plusieurs institutions et organismes partenaires.
Quant à Denis Tcheskiss, il poursuit son chemin avec la même curiosité. Dans son atelier, aucune direction n’est fixée à l’avance. L’important reste d’explorer de nouvelles formes d’expression et de faire naître des projets qui créent du lien entre les personnes. À Delémont, cette démarche a pris la forme de dessins qui ne se regardent pas. Ils se découvrent du bout des doigts, laissant peu à peu apparaître les contours d’un bâtiment ou d’une fontaine.
Pimprenelle
juillet 2026
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