Danny Enard De l’ombre à la lumière…
L’inspiration faite femme ! En ce qui me concerne en tout cas… Son lieu de vie est coquet, modeste, chargé de mille et un souvenirs, égayé par d’uniques et nombreuses créations… L’œil de la visiteuse que je suis n’a que très peu d’endroits pour se reposer… je n’ai de cesse de découvrir, sur les murs et les meubles, toiles, gravures, créations artisanales et bien entendu photos… En quelques minutes à peine, alors que nous ne nous sommes pas encore assises pour bavarder, Danny me donne accès, un privilège, à son intimité aussi colorée qu’elle fut discrète la plus grande partie de sa vie… Discrète, malgré une âme rebelle et un caractère déterminé… Discrète, non par choix, mais par obligation… La résignation a longtemps été son refuge… « Avais-je le choix ? » « Qu’aurais-je pu dire ? » Deux phrases interrogatives qui reviendront souvent lors nos échanges… Pourtant, des combats, elle en a mené, et pas des moindres… des idées, elle en a eu, des convictions aussi… bien ancrées en elle, peut-être un peu trop profondément…
Le destin dans l’objectif
Enfant de Delémont, née en novembre 1938, la petite Danny est la seconde fille d’une famille de 4 enfants… Un destin déjà tout tracé… se marier et fonder une famille comme on faisait à l’époque, sans trop se poser de questions… La vie va en décider autrement… Son frère Jean, troisième de la fratrie, mais premier garçon, naturellement destiné à reprendre l’atelier de photographie géré par leur père Maurice et leur oncle Georges, décède à 13 ans des suites d’un tragique accident. Terrible épreuve pour la famille. Difficile de faire le deuil d’un enfant, d’un frère… et d’une succession assurée… 5 générations de photographes Enard… François, le cadet est trop jeune… ce sera donc Danielle qui assurera la relève… À 16 ans, elle débute son apprentissage à Bienne chez un photographe « un peu fou, fantasque sur les bords, qui peint aussi… » Elle apprendra beaucoup de cet homme qui n’hésite pas à lui transmettre son savoir-faire et sa passion pour la peinture. Parallèlement, elle parfait sa formation sur Lausanne… Un peu d’évasion… Le bonheur ! Une femme diplômée en photographie est très avant-gardiste pour l’époque… C’est un papa fier qui attend sa fille à l’atelier, quartier de la gare à Delémont…
Mais la jeune fille a d’autres ambitions, et cela même si elle est reconnaissante qu’on lui ait permis d’étudier la photographie. L’éloignement a ouvert ses horizons et rejoindre son père et son oncle ne l’emballe pas du tout… Du haut de ses 18 ans, elle les juge trop « vieux jeu », pas assez inventifs… Encore un besoin d’évasion… 10 mois de sursis en Angleterre… ouf ! Elle y affinera son projet… à son retour, c’est la douche froide pour papa… C’est en Vieille Ville qu’elle installera son petit atelier de photographie. Nous sommes en 1959, elle a 19 ans… La déception passée, son père est fier de sa fille… La photographie chez les Enard, c’est dans le sang… fille ou garçon… Elle y fera des photos presque essentiellement d’enfants et de leurs familles… faut quand même demeurer raisonnable… après tout… Elle réussit tout de même à y mettre sa touche personnelle… Ses photographies sont très appréciées ! Plusieurs les qualifient d’un tantinet artistiques, ça change un peu… Il n’y a pas que ses photos qui séduisent… ses beaux yeux aussi… Elle rencontre Jacques Stadelman, alors préfet et futur maire de Delémont… Les tourtereaux s’unissent en 1960, suivra une première fille en 1962… Il faut alors se rendre à l’évidence… Fermer le petit atelier de la rue du 23 juin 40… Un deuil d’indépendance à faire certes, mais ce n’est que partie remise…
Le courage d’être soi
Les années passent, maintenant maman de trois belles adolescentes et bien qu’elle continue la photographie dans un cercle restreint, la jeune femme ressent le besoin de s’accomplir professionnellement… Ça tombe bien ! Nous sommes en 1976, l’année internationale de la Femme ! Une belle opportunité se présente alors à elle… La création d’un lieu dédié aux rencontres et à la créativité féminine. Danny et quelques courageuses se retroussent les manches et rénovent un vieil appartement… L’Atelier 76 est né ! Danny est très fière de cet accomplissement… « De très belles années… Une vraie parenthèse de liberté où l’on se retrouvait avec plaisir pour bavarder, échanger, tricoter, tisser… créer quoi ! Nous invitions également des conférencières, psychologues, écrivaines… S’accomplir enfin chacune à notre façon… » Pour sa part, sa créativité est sans limites… c’est un besoin intense… Elle renoue progressivement avec son activité professionnelle et offre des cours de photographie à l’Atelier. 50 ans cette année et ce lieu existe toujours… une fierté pour la cofondatrice ! Cette bulle de liberté, elle la chérit encore… « Se retrouver soi-même, une bouffée d’oxygène… ! » Un luxe pour l’époque ! Année de la femme ou pas… la société est encore conservatrice et le patriarcat trône sur son socle bien ancré dans une époque pas si libertaire que ça… Cet atelier lui aura donc permis de sortir de sa cuisine, de se connaître et de… rencontrer l’amour ! « On ne planifie pas un coup de foudre ! Ça arrive comme ça… on ne peut rien y faire… C’est plus fort que tout… nier ne sert à rien… » Mariée à un homme politique bien connu à Delémont, mère de trois filles et passionnément amoureuse… d’une femme !
Notre arrière-petite-fille de… petite-fille de… fille de… sœur de… épouse de… face à son destin, assume enfin qui elle est et suis son cœur… Pas simple… vivre au jour le jour en secret… comme tant d’autres après tout… Puis les mois passent et le destin frappe à nouveau, la femme qui occupe son cœur et ses pensées devient veuve… rien pour se réjouir, le jeune papa laisse dans le deuil trois petites filles… c’est une épreuve… mais la vie est plus forte que tout et les jeunes femmes décident alors de vivre sous le même toit et d’élever leurs filles ensemble… « Une évidence », me dit Danny, « pour nous, mais pas pour les autres… » On leur montre la porte de l’Atelier 76 qu’elles ont cofondé… Les copines de jadis ne saluent plus, s’éloignent, changent de table, les gens murmurent, jugent… à quoi bon essayer d’expliquer ? Contrairement à sa compagne, Danny se réfugie dans la discrétion… encore une fois… Aucun regret toutefois, c’est un automatisme…
et puis elle a besoin de s’assumer financièrement… elle vend alors son agrandisseur photo pour acquérir une vieille R14… difficile, mais après quelques emplois précaires et peu valorisants, c’est à la Bibliothèque qu’on lui donne enfin sa chance… Elle y devient auxiliaire et y découvre un monde jusqu’à ce jour inconnu pour elle, l’informatique ! « Une vraie révélation ! » Encore une ! Décidément… Malgré les remous extérieurs et une nouvelle passion, rentre dans sa vie l’ordinateur ! En bonne autodidacte, elle en explore toutes les facettes… Elle se remet à la photo et s’amuse comme une gamine avec toutes les options graphiques proposées… effets spéciaux, montages en tous genres… tout y passe… cartes d’anniversaire, cartes humoristiques… Désormais grand-mère, ses petites filles deviennent ses modèles de prédilection… La photographie, une passion qui grandit, mais une autre qui s’étiole, c’est la vie… Après 30 ans, l’usure du temps, elle se sépare de sa conjointe… « Je lui dois énormément ! Elle m’a permis de m’émanciper, on a partagé tant de choses, je peux le dire aujourd’hui, ce fut la femme de ma vie… ». Retraitée de la bibliothèque depuis l’année 2000, c’est seule qu’elle vit une retraite qui n’a rien d’ennuyeuse !
Artiste-photographe dans la lumière
En 2018, elle expose même ses photographies en duo avec son amie Marie-Ange, elle a 80 ans. Aujourd’hui grand-mère de deux filles et de deux garçons et arrière-grand-mère de quatre filles, les journées n’ont pas assez d’heures pour accomplir tout ce qu’elle projette… « Je vis en toute liberté, j’ai 88 ans et je fais enfin ce dont j’ai envie, et en pleine lumière ! » Je me souhaite d’être aussi active à son âge, si j’y arrive ! Danny est une artiste, une vraie ! Elle s’accomplit encore au quotidien dans la photographie, l’aquarelle, la couture, la gravure, l’acrylique, le dessin… Elle dessine des motifs qu’elle fait imprimer sur des tissus en Italie pour en faire rideaux, chemisiers… c’est magnifique, croyez-moi !
Des anecdotes, elle peut en raconter pendant des heures, sa mémoire est intacte… une particulièrement touchante… Lors de son apprentissage, elle est envoyée prendre une photo de deux petites filles toutes mignonnes, son sens artistique est salué par le papa des fillettes… 50 ans passent et voilà qu’elle reçoit un message d’un vieux monsieur de 90 ans qui lui demande si elle peut retrouver le cliché de l’époque parce qu’il a malencontreusement échappé du café sur la photo d’antan si chère à son cœur de papa… Touchée, Danny s’exécute, elle garde tout… et lui apporte ladite photo en mains propres à Lausanne… pour la remercier, il lui offre un livre dédicacé, Humour Gourmand, dont il est le célèbre illustrateur… C’était André Paul Perret ! « Un honneur pour moi d’être reconnue par cet artiste ». La dynastie Enard a de quoi être fière de compter dans ses rangs une femme… un peu oubliée, avouons-le… « Moi, j’aime les photos en mouvement… pas trop scénarisées… j’aime photographier la vie, me laisser surprendre au détour d’une route, d’un chemin… quand je regarde par une fenêtre… C’est en moi… dans le regard que je porte sur ma famille, les gens en général, les lieux connus, les découvertes… il y a toujours le possible d’une photo ».
Quand je lui demande si avec le recul, il y a des choses qu’elle changerait dans sa vie… sa réponse est rapide : « Rien, je suis reconnaissante à la vie de mon vécu, il m’a forgé ! Je suis reconnaissante d’avoir élevé mes filles et mes filles de cœur, de connaître leurs enfants et petits-enfants… de pouvoir encore aujourd’hui vivre mes passions… je n’ai qu’une crainte… le docteur ! J’ai toujours été une anxieuse… » Et puis elle fait une pause et : « Oui, il y a une chose que je changerais aujourd’hui… J’ai souvent laissé la lumière aux autres… j’aurais dû m’affirmer davantage certaines fois… j’y arrive un peu plus maintenant… » Il n’est jamais trop tard, n’est-ce pas ?
Misti
juillet 2026
Chère Danny,
Ce petit mot pour te remercier de ta confiance, de ton ouverture d’esprit… j’aurais encore tant et tant de choses à dire sur toi… On ne peut te décrire en quelques paragraphes… J’espère que tu ne m’en voudras pas d’avoir abrégé un peu… Lors de cet après-midi passé à tes côtés, nous avons partagé tellement de choses… tu t’es ouverte à moi et je t’en remercie parce que je te sais pudique… alors que je m’apprêtais à franchir ta porte dans un chaleureux au revoir… un coup de téléphone… je reste encore le temps que tu décroches… Et puis, la nouvelle : la femme de ta vie vient de rejoindre les étoiles… alors que nous parlions de vos amours… ce que tu n’as pas fait depuis plusieurs années… Bouleversées, nous nous sommes regardées sans un mot… Un ultime clin d’œil du destin… Rien à dire de plus…
Ce fut un cadeau de te rencontrer ! Je t’en demanderai un autre, si j’ose… Ce serait un honneur que tu immortalises ma progéniture dans le cadre de ton choix… Ce serait si précieux ! Ton énergie, ta vision de ma famille et au bas du cliché : Danny Enard, artiste-photographe.
Misti
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