Quand les photos du Jura
racontent l’histoire aux générations selfie
Exposition Enard 1930-1960
Des lieux vivants et inspirants
C’est le joli sourire de Félicie Cortat qui m’accueille par un après-midi pluvieux au Musée jurassien d’art et d’histoire de Delémont (MJAH)… Ayant couru pour m’y rendre sous la colère du ciel orageux, c’est trempée que je franchis le seuil de cet endroit que j’aime tant… Depuis plus d’une vingtaine d’années, j’aime m’y balader au gré des expositions permanentes et temporaires… Musée… ce si joli mot d’étymologie grecque rebute pourtant plusieurs d’entre nous… traumatisme d’enfance ?!... tels les brocolis trop cuits, amers et brunâtres… une visite dans un musée sombre, austère et poussiéreux où nous devions chuchoter… Souvenirs d’une petite enfance où l’on consommait bon gré mal gré ce que l’on nous demandait de consommer… nous laissant un arrière-goût et la promesse que l’on ne nous y reprendrait plus…
Les temps ont bien changé ! Les brocolis se savourent croquants pour conserver goût et vitamines et les musées se sont adapté à l’air du temps… Même les plus austères se sont refait une beauté ! Centres d’histoire et de transmission. Ce sont des lieux sociologiques essentiels à toute civilisation… Ne dit-on pas que le passé est garant de l’avenir ? Ouvrons donc nos esprits, cultivons notre curiosité et étanchons notre soif de savoir… tout comme l’appétit vient en mangeant… Les nouvelles générations nées à l’ère des ultracommunications sont par la force des choses des « consommateurs » exigeants… ou pas !!! Parce que nous avons accès à tout, on croit, à tort, pouvoir tout savoir… C’est faux ! On devient paresseux…
Je me réjouis donc de rencontrer ma guide pour quelques heures et lui demander comment les visites scolaires se déroulent et quel accueil leur réservent nos chères petites têtes blondes.
Le regard de Félicie
Félicie Cortat, native de Châtillon, a 28 ans. Elle est détentrice d’un bachelor de l’École d’Arts visuels de Genève et d’un master en études muséales de l’Université de Neuchâtel. C’est au MJAH qu’elle effectua un stage en médiation créative. De toute évidence, la mayonnaise a pris puisque, depuis l’obtention de son diplôme, elle y travaille avec beaucoup d’enthousiasme. « Dirigée par Nathalie Fleury, l’équipe est dynamique, chaque membre a son rôle bien défini et nous sommes complémentaires. Nous nous apportons beaucoup les uns les autres ! » Mélange des générations sans doute…
Justement, quel regard porte notre jolie guide issue de la Gen Z sur l’exposition temporaire PHOTO ENARD – un regard pluriel sur le Jura ? « 1930-1960, cette période est particulièrement riche en indications socioculturelles… Ce qui me touche le plus, c’est l’attitude des gens lors des portraits. À l’époque, ils accordaient une importance solennelle au fait de se faire photographier… C’était un évènement ! Ils choisissaient leurs vêtements avec précaution, ne souriaient pas ou très peu… le photographe et son matériel les intimidaient… Pour plusieurs, « prendre la pose » c’était imprégner leur marque dans l’histoire… Je suis là… j’ai été là. La spontanéité n’était pas de la partie ! »
Le passé parle aux jeunes générations
Les temps ont bien changé ! À l’ère du selfie à la « Wish », la bouche en cul de poule avec des filtres chat ou lapin, on accorde moins d’importance à l’image, c’est le message qui importe… Ouch ! Quoique… Lors de ses visites avec les jeunes ados, Félicie constate : « Ils reviennent de plus en plus au naturel… à la spontanéité… C’est d’ailleurs ce qui les marque le plus lors de leur visite… le manque de naturel des protagonistes, surtout pour les photos d’avant-guerre… tout était mis en scène et soigneusement étudié pour un meilleur rendu… et le noir et blanc qui accentue le sérieux des images présentées… Souvent, ils arrivent avec quelques préjugés, leur intérêt est mitigé… nous leur donnons des missions à accomplir et au fil de la visite leur attitude change, ils y découvrent des histoires de vie quelques fois surprenantes tels les anciens bains publics sis sur le lieu de la piscine actuelle qui accueillaient hommes et femmes, mais à des heures différentes… Ces bains étaient approvisionnés avec l’eau de la Sorne voisine… ce qui leur semble bien curieux… ou encore de jeunes enfants qui, lors d’un défilé, font de la publicité pour les cigarettes Parisienne ! »
Éveiller leur curiosité
Les 75 minutes que dure la visite leur semblent vite passées… L’appréhension du début créé dans la majorité des cas, l’envie d’en savoir plus sur l’histoire et les lieux qu’ils côtoient tous les jours… Apprendre à regarder, pas seulement à voir ! Chez les plus petits, le dépaysement est total… très peu ont feuilleté les vieux albums poussiéreux ou fouillé dans les cartons des grands-parents à la recherche d’un aïeul ou d’une échoppe aujourd’hui disparus… Ils sont surpris, mais curieux. Certains ne font pas la différence entre un tableau et une photographie. Des animations leur sont proposées, ludiques mais instructives. En 2026, comment imaginer fixer l’image autrement que par le téléphone de maman ? Les premiers appareils photo ne se traînaient pas dans une poche ou au fond d’un sac à main… même qu’aujourd’hui certains en font une extension d’eux-mêmes… En général, les petits sont réceptifs, voire enthousiastes aux découvertes lors de leurs parcours dans les dédales du musée ou lors des activités proposées. Ils posent beaucoup de questions et reconnaissent les lieux et les bâtiments actuels. Certains y reviennent avec leurs parents et sont très fiers de partager leurs découvertes avec leur famille…
Un trésor jurassien
Je ne reviendrai pas ici sur l’importance de cette exposition. Si vous avez envie de découvrir ou redécouvrir notre beau Jura et les protagonistes qui l’ont habité et fait évoluer… Plusieurs articles et reportages dans les différents médias de la région en ont fait la description et l’éloge… L’acquisition des fonds Enard par le Musée est un véritable cadeau à la population jurassienne, et même à la Suisse dans son entièreté… Figer « le monde en mouvement » d’avant et d’après-guerre, quelle belle façon de fabriquer des souvenirs et de raconter « Le monde d’avant » aux générations qui suivent…
Petite anecdote peu connue, mais tellement significative pour qui, comme moi, crois aux signes qui viennent… du ciel… Le MJAH, heureux bénéficiaire de plus de 200’000 photographies, a naturellement mandaté Vincent Friedli, chargé des recherches historiques, pour faire un tri et choisir les « souvenirs photographiques qui devaient être exposés aux heureux visiteurs… On dit souvent qu’il n’y a pas de hasard… S’attelant pour la première fois à cette tâche ardue, mais combien gratifiante… c’est au hasard qu’une première photo est choisie pour l’expertise parce qu’il en faut toujours une première… Je n’y étais pas, mais j’imagine sa surprise… d’y découvrir sa maman ! Clin d’œil touchant, n’est-il pas ?
À voir donc… Pour les petits et les grands… À savourer tel un bonbon préféré… qu’on sait éphémère… mais dont on a plaisir à se souvenir…
Misti
juillet 2026
Fête des enfants de la paroisse catholique de Delémont.
Cortège de 1949 sur le thème du pain.
Félicie Cortat fait découvrir le passé aux plus jeunes.
Un regard actuel sur les visages de l’époque.
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